Prenons une mini-pause personnelle avant de reprendre le fil de ce blogue: 12 années après notre arrivée au Québec, j’ai de nouveau émigré. J’ai déménagé en France pendant l’été 2020. Et l’immigration («relocation», en anglais), c’est un travail à temps plein tout à fait méconnu. Les impacts professionnels sont aussi grands que les changements personnels. La migration, c’est un métier tout autant qu’une aventure!
Une fois n’est pas coutume dans ce blogue, je me permets une digression. Le sujet de l’immigration franco-québécoise a été vu et revu, pas besoin de passer des heures à raconter qu’il faut s’habituer à un vocabulaire et à une culture différente, dans un sens ou dans l’autre. D’un point de vue technique par contre, il y a beaucoup à en dire.
De façon générale, on ne connait pas la lourdeur de la tâche de migrer. Je le résume désormais comme ceci: c’est environ 1 an de ta vie que tu mets à la poubelle (minimum). C’est un effort qu’il faut comprendre pour savoir accueillir, accompagner et profiter de la diversité des gens qui nous entourent à la fois au personnel et au professionnel.
Mais l’aventure est si belle, et le monde est si grand.
Le « pourquoi »
La décision n’est jamais facile à prendre. Quelqu’un qui a changé de pays change de milieu professionnel, d’environnement familial, culturel, commercial et sécuritaire, et d’amis. D’une façon ou d’une autre, il ne sera jamais plus complet.
Sauf que, bien sûr, son « incomplet » est beaucoup plus varié que celui d’une autre personne.
En partant en France, j’ai décidé de me rapprocher de ma famille. C’était bien sûr une décision conjugale: nous avons laissé des amis, des efforts professionnels derrière nous. Certains nous ont souhaité « bon retour ». Je n’ai jamais senti que je « rentrais ». J’ai senti que je quittais mon chez-moi pour aller en bâtir un autre dans un pays que j’avais connu, dans lequel je passais parfois des vacances.
La seule constitution d’un réseau personnel constitue une importante part de notre vie à tous; le quitter, c’est s’en rendre compte. D’un point de vue professionnel, c’est la même chose. Se faire connaitre, partager son expérience et ses compétences, faire connaître de nouvelles méthodes, forger un réseau… et recommencer ?
Quand vous en êtes passé par là, soyons clairs, vous ne regardez jamais plus les campagnes d’achat local de la même façon. Je suis POUR l’achat local, le fait de réduire le trajet entre les biens et le consommateur et d’assurer une rémunération correcte aux travailleurs locaux. Pour des raisons écologiques et sociales. Je suis toutefois CONTRE le «c’est mieux chez nous, je privilégie les gens qui m’entoure par principe», qui est, selon moi, purement idéologique. Je les privilégierai s’ils correspondent à mon standard de qualité! Combien de fois avez-vous entendu parler avec mépris des marchandises chinoises? Commandées par des Occidentaux, pour des Occidentaux, selon des standards de qualité qu’ils ont eux-mêmes fixés pour faire de l’argent et vendues à un prix si faible que les Chinois ne comprennent pas du tout comment cela peut fonctionner, si vous leur demandez! De mon point de vue, le travail de mon voisin ne vaut pas mieux que celui d’un Chinois per se – outre le fait que je ne veux pas encourager le transport et la pollution si je peux l’éviter. Nous avons tous le droit au développement. Mon cousin ne mérite pas plus un emploi que cette personne que je ne connais pas et qui vient de l’extérieur, mais qui a de l’expérience.
«Nous avons tout chez nous», clame-t-on parfois. Je ne suis pas d’accord. C’est bien rare. Je crois même que c’est impossible.
Personnellement, je n’ai jamais rien perdu à regarder ce qui se faisait ailleurs, ni connu une entreprise qui n’avait pas progressé en intégrant l’expérience variée d’une personne venant de l’étranger. La cohésion est une belle valeur, la conformité m’intéresse un peu moins. Apprécier de ce que l’on a, n’implique pas nécessairement de ne pas savoir apprécier ce que l’on nous apporte. Je veux tout connaitre du lieu qui m’habite, jusqu’à en savoir plus que plusieurs natifs. Mais si le travail peut être mieux fait par une personne éloignée, je prends, et j’apprends! C’est d’ailleurs une stratégie d’affaires étatique en Chine: vous avez peut-être remarqué que cela marche très bien. La nouveauté et la diversité conduisent à l’innovation.
J’ai personnellement connu d’immenses défis dans le changement et la mobilité internationale. Après l’Allemagne pour les études, il y a eu le Québec. J’ai du beaucoup progresser et j’ai appris énormément. Que de remises en question et d’échecs. Plusieurs étaient bien mérités: absence de recul et de patience de ma part. Incapacité à convaincre du bien-fondé des projets que je proposais. Que de frustrations quand ils revenaient sur la table par le biais d’une autre personne au bout de quelques années et étaient alors acceptés. Plusieurs difficultés ne m’appartenaient pas: absence d’ouverture des organisations dans lesquels j’évoluais, absence d’intérêt au partage d’expérience et de poids accordé aux propositions de l’outsider.

D’autres situations furent d’immenses réussites, pour les raisons inverses. Car j’avais développé un recul immense et précieux. Grâce à mes nouveaux milieux de travail, j’ai simplifié mes méthodes, appris à mettre l’esprit critique en sourdine quand il s’agissait d’aller concrètement vers l’avant. J’ai appris à canaliser l’énergie, à trouver des solutions plutôt que des problèmes, à faire plus, même si moins bien, au lieu de ne pas faire du tout. J’ai ré-appris à apprécier la langue française. J’ai aimé « galérer ».
Alors, je savais ce qui m’attendait pour une 2ème fois. Et j’imagine que c’est, en gros, le pourquoi de ma mobilité.
Le « comment »
J’utilise les médias sociaux pour mon travail et dans ma vie personnelle. J’y lis un nombre hallucinant de commentaires négatifs envers l’immigration qui seraient vraiment amusants s’ils n’étaient pas haineux, et souvent franchement ignorants. Voici donc un petit éclairage pour celui qui n’a jamais quitté son village (et a bien le droit d’apprécier son petit coin de pays, soit dit en passant).
Le fait de quitter un pays et d’en rejoindre un autre représente une tâche colossale. Du genre de celles que plusieurs ne voudront pas prendre en charge deux fois dans leur vie. Bien sûr, il faut être en règle avec les autorités de l’immigration. Ce n’est pas pour rien qu’il existe pléthore d’organisations pour accompagner les candidats: c’est un processus extrêmement compliqué et inégal, selon votre pays d’origine, votre parcours scolaire et votre situation de santé. Dans plusieurs cas, des années de préparation sont nécessaires afin d’obtenir le Saint Graal: un titre de séjour. Si votre seule difficulté dans la vie consiste actuellement à patienter avant votre prochain voyage dans le Sud, pensez-y un instant. Ce temps à remplir des dossiers, des milliers de dollars à avancer, sans savoir si vous pourrez un jour prendre l’avion avec quelques possessions.
Ensuite, c’est ce que j’appelle personnellement «la Tournée des grands ducs» (parce qu’il faut rigoler un peu quand on en a marre de remplir des formulaires). Les ministères : le revenu / les impôts, la santé, surtout. La retraite, ce sera une autre galère, un peu plus tard. Aviser que l’on quitte (parce que c’est important pour quand on revient, si on revient). Rendre ses cartes. Prévoir comment on fera la prochaine déclaration d’impôt. Vivre avec des délais de carence. Échanger ou repasser son permis de conduire. S’inscrire, partout. Savoir OÙ s’inscrire. Ramasser les dossiers médicaux, les carnets de vaccination. Se rendre compte trop tard qu’on a oublié celui de la grande, parce que c’est l’école qui l’a gardé. Et l’école, elle est fermée. REÉÉ, REER.
Des heures de rédaction de courriels, des centaines d’appels et des dizaines de mots de passe administratifs. Un vrai talent est nécessaire pour poser les bonnes questions, entendre les détails critiques dans les réponses, et trouver des ressources.
Et il faut aussi se préparer à payer des pénalités sur toutes les démarches qu’on aura mal faites parce qu’on n’avait pas compris. Comme la fois où on a payé des pénalités d’impôts, parce que le service de garde s’est trompé sur le T-jenesaispluscombien et s’est déclaré admissible au crédit d’impôt – le comptable l’a copié, et nous, on leur a fait confiance à tous.
Bref ! C’est juste la paperasse. Il faut passer au concret: déménager, c’est vendre, acheter, louer. Comme il n’existe malheureusement aucun espace-temps confortable dans lequel on peut se reposer et chercher entre départ et arrivée, il faut gérer au moins un des deux à distance. Ajoutez des enfants à cela et le cocktail est vraiment délirant. Voitures. Objets. Emballer, se débarrasser, racheter. Écoles, services de garde, comprendre les listes d’effets scolaires ou faire une crise d’apoplexie. Nous sommes arrivés début août. J’ai inscrit les enfants au service de garde de l’école mi-octobre. C’est un bon score, je trouve.
Au passage, vous pensez que votre pays prend trop d’immigration en charge? Plusieurs études démontrent que le bilan économique des immigrants est positif: concrètement, ils rapportent plus qu’ils ne coûtent.
Revenons à mes moutons. Nous approchons novembre, et mine de rien, l’année 2020 aura été consacrée à gérer ce projet. Certains trouvent que leur année 2020 était vide, qu’elle ne devrait pas compter. Ce n’est pas mon cas! Une fois de plus, malgré le manque du Québec et des Québécois qui m’habite, j’ai appris des milliers de choses. Je remercie mon passé de chef de projet. Je remercie aussi mon expérience au sein d’une agence de « relocation ».
J’ai encore beaucoup de papiers à faire. Je prévois en avoir fini avec l’aspect pragmatique du changement autour de juin 2021, soit 18 mois après. Tiens, c’est amusant, c’est un chiffre clé en gestion de changement, non?
Le bilan (prématuré)
J’ai volontairement omis la portion sentimentale de ce travail. Je ne suis pas partie de gaîté de cœur. J’ai considéré les besoins de mes enfants, de ma famille. J’ai passé, et je continuerais à passer, des dizaines d’heures à parler à mes enfants, à leur expliquer que si leurs amis leur manque, leur connaissance de deux cultures différentes sera toujours une richesse (sans parler de la possession de deux passeports dans ce monde si cruel). Je veux qu’ils comprennent ceci :
Dire « cuillère à thé » ou « cuillère à café », ce n’est plus le plus important dans la recette; le plus important, c’est de vouloir comprendre et/ou partager la recette.
Quel plaisir de se confronter de nouveau à cette diversité. Quelle richesse dans cette aventure. Regarder de nouvelles publicités, évaluer d’étonnantes pratiques marketing, décoder les différences culturelles, dégoter de nouvelles idées. Apprivoiser les enjeux et s’appuyer sur les apprentissages qui seront valorisés dans ce nouvel environnement. Critiquer certaines pratiques, s’inspirer d’autres, combiner les avantages des unes et des autres!
Faisons de cette expérience et de cette diversité un avantage. À titre de Franco-Canadienne, ma vie sera toujours un peu québécoise. De près ou de loin. Je continue à travailler avec des Québécois qui estiment que ce que je leur apporte compense l’absence de proximité. Je les en remercie grandement car il faut un esprit d’ouverture et d’innovation, et beaucoup de confiance pour en être capable.
Et si j’ai de nouveaux clients français, j’espère bien les aider, si l’occasion se présente, à investir et réussir au Québec!

